L'internet illimité, sujet phare du secteur des Fournisseurs d’Accès Internet (FAI) il y a encore quelques mois, a refait surface dernièrement. Dans une lettre ouverte adressée aux pouvoirs publics, de nombreux acteurs du Net ont publiquement apporté leur soutien au collectif sur l'Interconnexion Forfaitaire Illimitée (IFI). Celui-ci se bat pour obtenir une réduction significative des prix de gros d'accès au réseau téléphonique de l'opérateur historique, France Télécom. Cette initiative permettrait aux FAI de proposer des forfaits d'accès Internet illimité au grand public à des prix compétitifs, soit environ 200 francs par mois. Un tel tarif est, évidemment, censé favoriser la démocratisation de l'Internet en France.
Parallèlement, l'Association des Fournisseurs d'Accès à Internet (AFA) a publié un communiqué de presse sur ce sujet. En effet, l'AFA suit avec attention le dossier de l'interconnexion forfaitaire illimitée.
Déjà en juin, elle a tiré la sonnette d'alarme. Elle vient de relancer une campagne de sensibilisation autour de l'IFI alors que les nouveaux tarifs d'interconnexion 2002, issus des négociations entre l'Autorité de Régulation des Télécommunications (ART) et France Télécom, devraient être rendus publics dans les semaines à venir. Le développement des offres d'interconnexion forfaitaires par le biais du réseau téléphonique classique favoriserait le déploiement d'offres attractives pour le grand public. Or, l'AFA dresse ce constat : « La généralisation des forfaits tout compris illimités n'a pas eu lieu et se trouve très compromise dans un avenir proche ».
Quels sont les véritables enjeux de ces négociations ? Ceux-ci consistent en la diminution des tarifs d'interconnexion à un niveau que les FAI jugeraient raisonnable sans pour autant que cette nouvelle tarification se transforme en vente à perte pour France Télécom. Le débat mérite d'être clarifié sur les difficultés rencontrées dans ce débat : si les coûts de France Télécom sont incompressibles, alors les FAI ne pourront pas développer d'offres d'accès Internet illimité à 200 francs, comme le demandent les pouvoirs publics. L'intervention du pouvoir politique est restreint car il n'est pas en mesure de définir des tarifs de France Télécom qui se traduirait au final par des pertes pour l'opérateur historique. Il est certain que l'Etat, en tant qu'actionnaire majoritaire de France Télécom, n'a pas envie de voir les comptes de l'opérateur public plombés à cause du dossier de l'IFI.
En cas d'accord sur les tarifs d'interconnexion, de quelle manière les FAI peuvent-ils exploiter l'IFI ? Il n’est évidemment pas sûr que tous les FAI veuillent se lancer dans des forfaits Internet illimité. Un acteur comme AOL France sera certainement l'un des premiers à proposer ce type de formules. En effet, dans cette intense activité de lobbying, AOL France est en première ligne. Le FAI a publié plusieurs communiqués de presse à ce sujet. Ceci constitue un vieux cheval de bataille de son PDG, Stéphane Treppoz, qui en profite pour renouveler sa demande auprès de France Télécom de tarifs d'interconnexion à des coûts similaires à ceux actuellement pratiqués au Royaume-Uni et en Espagne. Il faut dire que le FAI a déjà testé une offre d'accès Internet illimité en septembre 2000, qui lui a certes permis d'augmenter très rapidement son nombre d'abonnés mais qui s'est également transformé en gouffre financier et a de plus, sous l'afflux de la demande, altéré la qualité de connexion du FAI.
Mais d'autres fournisseurs opteront pour des services à valeur ajoutée pour compenser l'aspect Internet illimité en fonction de leur plan marketing et de la cible d'internautes. En tout cas, le frein psychologique sur la durée de consommation Internet devrait sauter, ce qui favoriserait des activités comme l'écoute de la musique en ligne. Ce serait un obstacle de moins pour le développement de l'Internet en France.
Jean-Christophe Le Toquin, membre de l’AFA, considère que si un accord convenable est trouvé rapidement, les premières offres peuvent arriver sur le marché dès la fin du premier trimestre 2002. Pour l'instant, il n’est pas possible de définir quelle nouvelle tarification d'interconnexion va être adoptée. Les discussions entre France Télécom et l'ART doivent s'achever en cette fin d’année. Tout ceci retarde évidemment le lancement marketing des offres d'Internet illimité des FAI.
Toutes ces initiatives de lobbying interviennent au moment où l'Autorité de Régulation des Télécommunications et France Télécom sont sur le point de valider les nouveaux tarifs d'interconnexion pour 2002. Le nouveau catalogue devrait être achevé avant la fin de l’année. Les pressions s'accentuent depuis les déclarations de Jean-Michel Hubert, président de l'ART, qui a publiquement évoqué cet été la possibilité de voir apparaître des offres d'accès Internet illimité à 180 francs pour les utilisateurs finaux.
Les FAI ne voient pas comment monter un modèle économique viable sur cette base, compte tenu des tarifs d'interconnexion pratiqués actuellement. Ils estiment manquer d'informations sur des points précis, notamment sur la tarification de l'offre de rapatriement de trafic téléphonique au niveau régional. Un élément jugé crucial par les FAI pour monter des formules d'accès Internet illimité.
De son coté, France Télécom se défend de faire obstacle aux fournisseurs d'accès. L'opérateur historique indique qu'une offre d'interconnexion dite « à la capacité », destinée aux autres opérateurs télécom, a été mise en place cet été. Quatre opérateurs auraient accepté les conditions et signé des accords avec France Télécom.
En parallèle, se pose le problème de l’avenir de l’accès Internet bas débit, même illimité, face à des technologies telles que l’ADSL. Depuis le début de l'année 2001, l'Internet haut débit (ADSL ou câble) a fortement progressé dans de nombreuses grandes villes françaises. Aujourd'hui, en matière d'Internet, la France est coupée en deux : la France urbaine bénéficiant des systèmes de transmission à grande vitesse et la France rurale où il n'est pas question d'ADSL ou de câble. Tout juste est-il difficile de se connecter, dans les campagnes, au moyen du réseau téléphonique. Les pouvoirs publics parlent, depuis presque un an, d'un hypothétique accès à Internet pour tous, alors qu'aujourd'hui une grande partie de la population n'a peu, ou pas, accès au bas débit.
Certes les grands fournisseurs d'accès à Internet (FAI), comme Wanadoo, AOL et autre Club-Internet, proposent des offres forfaitaires dédiées au bas débit. Mais une étude des tarifs proposés montre vite qu'elles restent beaucoup moins intéressantes qu'une connexion haut débit. Mais, dans le même temps, ils s'emploient activement au déploiement rapide du haut débit dans les seuls grands centres urbains, comme le fait Noos en région parisienne.
Pourtant, en janvier 2001, le gouvernement avait promis une offre bas débit illimitée à 30,49 euros/mois (200 F/mois) dès septembre 2001. Néanmoins, rien n'a été mis à la disposition des internautes en la matière. De telles offres et un système similaire sont en place en Grande-Bretagne depuis près d'un an. Ils permettent même aux FAI de proposer des forfaits bas débit illimité à moins de 22,97 euros/mois (150 F/mois) aux internautes d'outre-Manche. Grâce à ce type d'offres peu onéreuses, il est normal qu'ils n'éprouvent pas de réels besoins de passer au haut débit.
Mais qui a réellement besoin d'un accès à la toile permettant d'envoyer ou de recevoir des fichiers aux dimensions gigantesques ? Une liaison par modem 56K classique répond aux besoins de la majorité des internautes. Techniquement, sans aller se connecter à des heures tardives, il reste parfois possible de bénéficier d'une bonne transmission en entrée comme en sortie.
Il apparaît que la croissance du bas débit illimité à 200 francs par mois en France ferait de l'ombre aux FAI et aux industriels concernés par la manne financière que représente la mise en place du haut débit ? France Télécom, ayant le monopole du réseau téléphonique, semble ne pas vouloir voir se résorber la fracture numérique qui sépare connectés à haut débit et internautes à bas débit, en modifiant sa politique tarifaire concernant les accès à l'Internet.
Le dernier bémol concerne l'ordre des priorités en terme de régulation télécom. Faut-il mettre l'accent d'abord sur l'IFI ou plutôt sur le dégroupage ? L'ouverture à la concurrence de la boucle locale, qui permet à un opérateur télécom de relier directement les utilisateurs finaux à son réseau sans passer par l'intermédiaire de France Télécom, a pour objectif d'accélérer le développement d'offres ADSL en France.
Plus globalement, la résolution de la question de l'IFI permettra-t-elle une réelle démocratisation de l'Internet en France, comme le pensent les signataires qui soutiennent l'IFI France ? Avec l'interconnexion forfaitaire illimitée, peut-on prévoir une vague de nouveaux internautes, susceptible de combler le retard français ?
Article extrait du site http://Marketing-Internet.com